Les cinq étapes du deuil et la tentation de normer la peine
Quand Elisabeth Kübler-Ross 1 a formulé les cinq étapes du deuil, elle s’adressait aux mourants. Elle voulait briser ce qu’elle appelait « la conspiration du silence » : l’incapacité des soignants à parler de la mort et à accompagner véritablement ceux qui s’en allaient. Son travail visait à remettre la fin de vie au cœur de la réflexion médicale et humaine.
Or sa théorie a rapidement été détournée. Appliquée aux survivants, elle est devenue un outil de normalisation : un calendrier implicite indiquant combien de temps l’on a le « droit » d’être triste avant de devoir « avancer ». Ce qui devait aider à habiter la mort a fini par servir à réguler le chagrin des vivants.
Alors que les fleurs de l’enterrement ont fané depuis longtemps, quelques mois, une deux trois décennies parfois, les messages de soutien se sont peu à peu espacés, puis ont disparu, les gens ont repris leur vie et ils supposent ou décident que vous avez repris la votre aussi. Il faut avancer, on ne peut pas rester dans le passé, il/elle a eu une belle vie (comme si une belle vie , rendait la disparition plus supportable…), vous avez sûrement entendu l’une de ses phrases.
Que l’on pleure un conjoint, une mère, un père, une grand-mère, un grand-père, un enfant, un frère ou une sœur peu importe , ou même son compagnon à quatre pattes, cette énumération choquera déjà plus d’un. Car il existe, dans nos sociétés, une hiérarchie implicite de la peine. On vous dira, avec plus ou moins de tact, qu’on ne pleure pas de la même façon un enfant qu’un vieillard… alors ne parlons pas d’un animal. Comme s’il existait une échelle officielle de la douleur légitime, une table de conversion du chagrin selon l’âge, le lien de parenté ou l’espèce.
Cette hiérarchie ne s’arrête pas là.
Elle s’étend aussi à la nature de la relation. On aura parfois du mal à comprendre que vous pleuriez quelqu’un avec qui tout était compliqué, conflictuel, blessant. Au contraire, vous devriez vous sentir soulagé. Pourquoi s’attarder sur quelqu’un qui n’a pas su vous aimer comme vous l’auriez souhaité, ou que vous n’avez pas pu ou su aimer ? Comme si la douleur n’avait de valeur que lorsqu’elle est pure, simple, sans ambiguïté. Or le deuil d’une relation difficile est souvent le plus isolant : on n’a même pas le droit de le nommer, de le porter, de le montrer. On doit faire comme si l’absence d’amour parfait effaçait le manque.
Il y a ainsi des deuils « autorisés » et des deuils « illégitimes ». Les premiers reçoivent des fleurs, des messages, une reconnaissance sociale. Les seconds se vivent en silence, dans l’incompréhension ou le jugement.
Perdre un animal, un ami, un amant, un collègue, un voisin, un parent avec qui les liens étaient distendus ou douloureux : autant de peines que l’on attend de vous que vous minimisiez, que vous rangiez vite, que vous justifiiez. Comme si la légitimité du chagrin dépendait d’un certificat de conformité affective.
A t-on le droit d’être triste sans se justifier, des années après, d’être parfois inconsolable ?
A t-on le droit de pleurer des années après en écoutant une chanson ?
A t-on le droit d’avoir la gorge qui se serre quinze ans plus tard en croisant quelqu’un qui porte le même parfum.
A t-on le droit d’avoir soixante ans et de vouloir sa mère.
A t-on le droit d’avoir enterré sa grand-mère il y a vingt ans et de penser encore, pendant l’espace d’une minute qu’il faudrait l’appeler pour lui raconter ce qui vient de nous arriver.
Alors non, malgré toute les injonctions, à reprendre au plus vite une vie « normale »il n’existe pas de date à partir de laquelle le chagrin devient indécent. Aucun calendrier ne peut décider à notre place du moment où quelqu’un devrait cesser de nous manquer. Le temps fait beaucoup de choses, probablement, mais je ne pense pas qu’il guérisse tout. Il nous apprend surtout à vivre avec de nombreux espaces vide que rien ne viendra combler.
Non il n’y a pas de méthode , ou de modélisation valable concernant le deuil. Vous pouvez avoir envie de rester seul, de silence ou au contraire de sortir, d’être entouré, de rire.
Vous entendrez mille phrases : « la vie continue, il faut être fort, le fameux qu’il/elle a eu une belle vie , qu’il/elle en a bien profité ou au contraire qu’il/elle a beaucoup souffert qu’il /elle est mieux « là bas » maintenant ; beaucoup de ces phrases sont automatiques, maladroites car nous sommes embarrassés par la mort, car cela nous rappelle trop notre propre fin à venir. Nous sommes embarrassés du chagrin ou de l’absence de chagrin (cela marche dans les deux sens), la nature dit-on a horreur du vide et pourtant c’est bien ce que laisse une personne qui disparaît : un vide qui est définitif. C’est alors que les souvenirs entrent en jeu et viennent aider à supporter ce vide . Vous « soûlerez » vos enfants ou vos amis en leur racontant pour la énième fois la même anecdote vécue avec votre cher disparu, mais peu importe c’est à travers ces souvenirs que d’une certaine manière, vous les rendez immortels…On ne tourne pas la page d’un être disparu, on continu en intégrant son absence. Et puis au fil du temps, on se rappelle d’un moment partagé en riant avant d’avoir les larmes aux yeux, on regarde les photographies sans être submergé de tristesse.
Faites votre deuil à votre façon, le deuil n’est pas une ligne droite , il fluctue. Il est comme les vagues, il vient parfois vous chatouiller les pieds, parfois c’est une lame de fond qui vous submerge…
Il faut arriver à trouver une façon de vivre avec l’absence sans renier son chagrin, sans renoncer à la joie, sans avoir à vous excuser. Il n’y a plus de corps à serrer dans ses bras , certes mais vous pouvez continuer à aimer, car la chair disparaît mais l’amour n’a pas besoin de permission pour rester.
« Faire son deuil “correctement” n’est qu’une des nombreuses injonctions contradictoires que notre époque nous impose. Être heureux, être résilient, être productif… autant de normes qui prétendent nous aider à vivre, et qui souvent nous empêchent d’habiter vraiment ce qui nous arrive. »
1 Elisabeth kubler -Ross, On death and dying ( Les derniers instants de vie), 1975
