Etre beau-parent : le deuil de la famille idéale dans les familles recomposées (Acte 2)

Il y a une famille que l’on imagine avant même d’en avoir une. Elle existe dans nos rêves, dans les histoires de notre enfance, dans les photographies que l’on a regardées toute notre vie. Une maison, des enfants, deux adultes qui s’aiment, des repas pris ensemble, des vacances dont on se souviendra, des disputes qui finissent par s’apaiser, et cette impression rassurante que chacun sait exactement quelle est sa place.

Puis la vie arrive. Et parfois, elle ne ressemble pas du tout à ce que nous avions prévu.

Les familles recomposées naissent souvent d’une histoire qui, elle, ne s’est pas recomposée. Une séparation, un divorce, parfois un deuil. Des enfants qui ont déjà une histoire, des habitudes, des souvenirs auxquels on n’a pas participé. Des ex-conjoints qui restent dans le paysage. Des week-ends partagés entre deux maisons. Des anniversaires où il faut composer avec les absences. Des vacances qui se négocient. Des décisions qui ne peuvent jamais être tout à fait simples.

Et au milieu de tout cela, il faut construire quelque chose de nouveau.

C’est là que commence peut-être le véritable deuil. Pas seulement celui de la famille perdue. Celui de la famille idéale.

Celle que l’on avait imaginée sans vraiment savoir qu’on l’imaginait.

On voudrait que tout le monde s’aime. Que les enfants accueillent naturellement le nouveau compagnon ou la nouvelle compagne. Que les frères et sœurs recomposés deviennent rapidement complices. Que chacun trouve sa place autour de la table sans avoir à réfléchir à qui s’assoit où, à qui a le droit de dire quoi, à quel moment intervenir et à quel moment se taire.

On voudrait que les choses deviennent simples. Elles ne le sont pas.

Parce qu’une famille recomposée n’est pas une famille traditionnelle à laquelle on aurait ajouté quelques personnes. C’est une famille qui doit inventer ses propres règles. Et cela demande du temps.

Il faut accepter que l’amour ne circule pas de la même manière entre tous. Que certains liens soient immédiats et que d’autres mettent des années à se construire. Qu’un enfant puisse aimer profondément le nouveau conjoint de son parent tout en continuant à éprouver de la colère envers lui. Qu’il puisse apprécier une nouvelle famille tout en rêvant parfois que ses parents soient de nouveau ensemble.

Il faut surtout accepter quelque chose de plus difficile : l’enfant n’a pas le même projet familial que nous.

Pour nous, l’arrivée d’un nouveau compagnon peut représenter une chance de recommencer. Pour lui, elle peut d’abord signifier la preuve définitive que quelque chose ne reviendra jamais. Il peut aimer cette nouvelle vie et regretter l’ancienne. Les deux ne sont pas contradictoires.

C’est peut-être l’une des premières leçons de la recomposition : ne pas demander aux autres de partager notre enthousiasme pour une histoire qu’ils n’ont pas choisie.

Le beau-parent, lui aussi, doit faire son deuil.

Il arrive souvent avec beaucoup d’amour, avec l’envie de construire, de participer, de créer des souvenirs. Il imagine les repas, les vacances, les traditions qui deviendront peu à peu les leurs. Puis il découvre qu’il entre dans une histoire déjà pleine. Il y a des photographies où il n’est pas. Des anecdotes qu’il ne comprend pas. Des prénoms qui font remonter toute une époque. Des habitudes dont il ignore l’origine. Des complicités qui existaient avant lui.

Sans que personne ne le veuille vraiment, il se retrouve confronté à cette étrange sensation d’être arrivé après.

Il faut alors renoncer à une illusion très humaine : celle de pouvoir recommencer à zéro. On ne recommence jamais à zéro. On arrive avec des histoires déjà écrites. L’enjeu n’est pas de les effacer. Il est d’écrire la suite.

C’est peut-être là que les familles recomposées deviennent intéressantes. Elles obligent à abandonner l’idée d’une famille parfaite pour découvrir quelque chose de plus vivant : une famille réelle.

Une famille où tout le monde n’est pas heureux en même temps. Où les liens ne sont pas toujours réciproques. Où l’on peut se sentir exclu d’une conversation sans que personne ait voulu vous exclure. Où un enfant peut préférer passer le week-end chez son autre parent sans que cela signifie qu’il vous aime moins. Où votre compagnon peut être traversé par la culpabilité d’avoir brisé sa première famille, même lorsqu’il sait que la séparation était nécessaire. Où l’on peut aimer profondément quelqu’un et ne pas supporter, certains jours, la place qu’il occupe.

C’est cela aussi, une famille. Pas l’absence de contradictions. La capacité à vivre avec elles.

Il faut parfois faire le deuil de certaines images : les dimanches où tout le monde serait réuni, les fêtes sans organisation compliquée, les enfants qui considéreraient naturellement la nouvelle maison comme la leur, l’autorité parfaitement partagée, et surtout cette idée selon laquelle aimer suffisamment devrait suffire à rendre les choses simples.

L’amour ne simplifie pas toujours. Parfois, il rend les choses plus complexes, parce qu’il nous oblige à tenir compte de chacun.

On aime notre conjoint, mais on ne peut pas demander à notre enfant de l’aimer comme nous. On aime nos beaux-enfants, mais on ne peut pas exiger d’eux une place que seul le temps peut construire. On aime nos propres enfants, mais il faut accepter qu’ils puissent être heureux dans une autre maison sans avoir le sentiment de nous trahir.

On apprend alors une forme d’amour moins spectaculaire, et peut-être plus adulte. Un amour qui accepte de ne pas tout posséder. Qui ne demande pas à être préféré. Qui ne réclame pas de preuves permanentes. Un amour qui sait attendre.

Il y aura des moments où l’on se demandera si tout cela fonctionne vraiment. Des repas où quelqu’un boudera. Des vacances qui ne ressembleront pas aux souvenirs imaginés. Des anniversaires où une chaise restera vide. Des discussions qui réveilleront d’anciennes blessures. Des jours où l’on aura l’impression que cette famille n’en est pas vraiment une.

Et puis, parfois au milieu de tout cela, il y aura des instants minuscules. Un enfant qui vient s’asseoir à côté de vous sans raison, qui réclame un calin. Une blague que vous serez le seul à comprendre, un moment de conivence,  une conversation dans la voiture sur le trajet de l’école, une demande de conseil. Un « tu viens avec nous ? » lancé machinalement, comme si votre présence allait désormais de soi.

Ce sont souvent ces petits moments qui racontent le mieux la naissance d’une famille. Pas les grandes déclarations. Pas les photographies parfaitement cadrées. 

Cela ne deviendra probablement jamais tout à fait une famille comme les autres. Et ce n’est pas grave. Cela peut devenir autre chose. Quelque chose qui n’existait pas avant.

Il faut du courage pour accepter cela. Accepter que l’on ne pourra pas donner à ses enfants une enfance sans séparation. Accepter que l’on ne sera peut-être jamais le parent que l’on avait rêvé d’être. Accepter, lorsqu’on est beau-parent, de ne pas avoir la même place que le père ou la mère biologique, et de ne pas avoir besoin de l’avoir pour compter. Accepter que certaines blessures resteront sensibles. Accepter que l’on ne pourra pas réparer tout ce qui a été cassé avant notre arrivée

Le deuil de la famille idéale n’est pas le renoncement à une famille heureuse. C’est le renoncement à une certaine définition du bonheur. Celle qui voudrait que tout soit harmonieux, que chacun trouve immédiatement sa place, que les enfants ne souffrent jamais de nos choix, et que l’amour suffise à effacer les frontières entre ceux qui étaient là avant et ceux qui sont arrivés après.

Une famille recomposée n’efface pas les histoires précédentes. Elle les accueille. Elle apprend à vivre avec les traces, les absences, les souvenirs, les fidélités invisibles et parfois les blessures.

Peut-être que la famille idéale n’existe pas. Peut-être qu’elle n’a jamais existé ailleurs que dans notre imagination.

La vraie famille, elle, est beaucoup moins parfaite. Elle est faite de négociations, de maladresses, de patience, de recommencements. Elle est faite de gens qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés autrement et qui, pourtant, finissent par partager une table, une maison, des souvenirs, et parfois un morceau de leur vie.

Et c’est peut-être cela, finalement, le véritable travail de la recomposition : non pas réparer la famille que l’on a perdue, ni reproduire celle que l’on croyait devoir avoir, mais accepter de laisser naître, lentement, une famille nouvelle.

Une famille imparfaite. Une famille parfois compliquée. Une famille qui ne ressemble à aucune autre.

Mais une famille tout de même.

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