Il suffit parfois d’une odeur qui flotte, fugace pour qu’une foule de souvenirs reviennent.
Une cuisine, une lumière de fin d’après-midi, des voix familières, et le sentiment doux d’être attendu. Les odeurs ont ce pouvoir étrange de traverser le temps sans s’user, comme si l’enfance s’était cachée en elles pour nous surprendre des années plus tard.
En venant s’installer dans le sud de la France ma grand-mère avait emporté la Bretagne dans ses valises, et surtout dans sa cuisine.
L’odeur du far tiède, juste sorti du four, avec ses pruneaux, ses bords dorés qui crépitaient encore, emplissait la maison comme un souvenir tenace de son pays natal.
Cette odeur enveloppante, ronde, un peu brûlée aux angles, était sa Bretagne qui respirait encore dans le Sud, un murmure de pluie et de granit sous le soleil implacable.
Parfois, en rentrant de l’école, c’étaient les crêpes qui m’ accueillaient : beurre , sucre , cette senteur lactée et réconfortante qui faisait accélérer le pas dans l’escalier. Le cartable et le manteau jetés dans un coin je me précipitais à la table du goûter.
Pour compléter le festin un thé au lait ou un chocolat chaud fumant (celui préparé et mélangé délicatement au fouet dans la casserole, cacao amer auquel ma grand-mère rajoutait un peu de sucre, et qui fondait lentement dans le lait frémissant ) .
Le goûter n’était pas seulement un moment pour manger. C’était un rituel. La table de la cuisine devenait notre petit monde après l’école. Pendant que les crêpes refroidissaient un peu dans l’assiette, les récitations commençaient parfois hésitantes, parfois triomphantes « les sanglots longs des violons de l’automne… » Ma grand-mère écoutait avec patience, corrigeait un mot, encourageait une phrase, « c’est bien mignonne! ». L’odeur du far ou des crêpes accompagnait ces moments studieux, comme si elle faisait partie elle aussi de la leçon. Mais c’était surtout ses histoires d’enfance à elle qu’elle me contait et que je savourais avec gourmandise.
Au fil des ans, le Sud l’avait doucement conquise, et ses odeurs bretonnes s’étaient enlacées aux saveurs provençales.
La sauce tomate, longuement mijotée avec de l’ail, de l’huile d’olive et les herbes du jardin : tomate chaude, basilic froissé, un soupçon d’origan, une odeur profonde, méditerranéenne, qui contrastait avec la rondeur du far mais s’harmonisait pourtant parfaitement quand elle préparait un gratin de pommes de terre ou une ratatouille.
Pour l’enfant que j’étais, tout cela ne formait qu’une seule chose : l’odeur de la maison. Les effluves d’échalote s’échappant des coquilles St Jacques à la bretonne côtoyaient le fumet enivrant de la bouillabaisse et sa rouille, le parfum du Kig ha Farz rivalisait avec l’odeur de la pissaladière fumante sortant du four.
Les odeurs de l’enfance ne disparaissent jamais vraiment. Elles continuent de vivre quelque part en nous, là où les souvenirs gardent la chaleur des cuisines et l’amour discret des grands-parents.
Aujourd’hui, un far un peu trop cuit, une crêpe qui dore dans la poêle, une sauce tomate qui mijote lentement, et je ferme les yeux.
Le cœur se serre, mais sourit en même temps.
Car elle est là, intacte, dans chaque volute invisible.
Chaleureuse.
Odorante.
Éternelle.
Louise, bretonne de pluie et provençale de lumière.
Jamais vraiment partie , simplement devenue parfum.

c’est chaleureux, c’est une nostalgie tendre . un bel hommage aux grands mères!