J’aime tellement lire , j’en ai dévoré des livres , je lis de tout mais un vrai penchant pour les polars, page 57 du « Tailleur de panama1 » c’est là que je me suis arrêtée impossible d’aller plus loin, je relis chaque jours les pages précédentes mais j’ai déjà oublié ce que j’ai lu, s’en sont-ils rendu compte ?
Une date entourée trois fois sur un calendrier que je ne reconnais plus vraiment. Un mot sur un post-it puis oublié avant même que l’encre ne sèche. Je m’organise, je m’agrippe, je triche un peu. Je fais semblant de savoir. Je souris au bon moment, j’acquiesce quand on me raconte quelque chose qui m’a totalement échappé, je compense, je donne le change, c’est épuisant…
Les souvenirs ne disparaissent pas d’un coup. Ce serait presque plus simple. Ils s’effilochent. Comme un tissu trop usé qu’on continue de tirer. D’abord les détails, l’anniversaire de mes enfants, petits enfants, j’y ai pourtant porté tellement d’attention, la rentrée des classes, la date de leurs vacances scolaire, les spectacles de fin d’année.
Le plus dur, ce ne sont pas les choses oubliées.
C’est le moment où je comprends que j’ai oublié.
Parfois, je tombe sur un souvenir intact. Une scène entière, claire, presque lumineuse. Je m’y accroche avec une panique silencieuse. Je la revis vite, trop vite, de peur qu’elle ne s’efface pendant que je la regarde. Et puis elle se fissure aussi. Comme si mon propre esprit soufflait dessus pour l’éteindre.
Cette seconde suspendue où le monde attend une réponse de moi… et où il n’y a rien. Juste un silence intérieur, dense, presque physique. Alors je comble. Je détourne. Je fatigue.
C’est épuisant de jouer son propre rôle sans connaître le scénario.
Et puis il y a la peur. Pas une peur franche, non. Quelque chose de plus diffus. Une inquiétude qui ne me quitte pas, comme une ombre juste derrière moi. La sensation que je m’éloigne de moi-même, centimètre par centimètre.
Je disparais sans partir.
Parfois, je me demande ce qu’il restera à la fin. Est-ce qu’il y aura encore quelqu’un pour dire “je” ? Ou juste un corps qui sourit par habitude, qui répond par réflexe, vidé de son histoire ?
Ils parlent plus fort, comme si le volume pouvait réparer quelque chose.
“Mais enfin, tu le savais hier !”
“Concentre toi.”
“Fais un effort.”
Leurs mots me frappent avant même que je comprenne ce qu’ils veulent de moi. Je les regarde chercher dans mon visage une réponse qui n’est plus là. Je fouille aussi, pour leur faire plaisir. Je fouille dans le vide. Mon fils s’inquiète, il a installé des jeux sur mon ordinateur, pour stimuler ma mémoire…
Des exercices. Des couleurs, des formes, des associations. “C’est bon pour le cerveau.” Alors je clique. J’essaie. Je me trompe. Je recommence. Le curseur tremble un peu, ou peut-être que c’est moi.
Il regarde derrière mon épaule.
“Tu vois, tu peux y arriver.”
Ou bien :
“Non mais là tu ne fais pas attention.”
Je ne sais plus quelle version est la pire.
Parce que je fais attention. De toutes mes forces. C’est ça, le problème. Tout demande un effort immense. Retenir une consigne. Comprendre une règle. Me souvenir de ce que je viens juste de voir. C’est comme essayer de garder de l’eau dans les mains.
Et leur impatience… elle me perce. Je la sens même quand ils ne disent rien. Dans les soupirs. Dans les regards échangés au-dessus de ma tête. Dans cette phrase qui tombe, un peu trop vite :
“Elle le fait exprès ou quoi ?”
Si seulement…
Je donnerais n’importe quoi pour que ce soit un choix.
Je sors seule, parfois. Pour prouver que je peux encore. Que je suis encore moi. Je marche, je reconnais une rue, puis une autre… puis plus rien. Les repères se déplacent sans prévenir. Les vitrines ne me disent rien. Les noms des rues sont des mots étrangers.
Je cherche ma voiture.
Je tourne, encore. Je déclenche la clé, comme si elle pouvait me répondre. Rien. Mon cœur s’emballe. Les gens passent autour de moi, pressés, sûrs d’eux. Moi, je suis plantée là, avec cette question qui grandit :
Qu’est-ce que je fais ici ?
Alors j’appelle.
La voix tremble, même si j’essaie de la tenir droite.
“Tu peux venir me chercher ? Je… je ne sais plus où je suis.”
Et plus tard, je les entends :
“Ta mère perd la tête.”
La phrase reste en suspens dans l’air. Elle ne m’atteint pas d’un coup. Elle s’infiltre. Elle s’installe.
On m’a mis un GPS sur mon téléphone maintenant. “Comme ça, on saura toujours où tu es.” Ils disent que c’est pour m’aider. Je sais que c’est vrai.
Mais il y a quelque chose de silencieux qui se brise quand même.
Avant, c’était moi qui savais où j’allais.
Maintenant, c’est le monde qui me suit pour ne pas me perdre.
Les amis s’éloignent sans faire de bruit.
Au début, ils appellent encore. Ils proposent. Ils insistent un peu.
Et puis ils sentent. Quelque chose a changé. Pas assez visible pour être nommé, mais assez pour déranger. Je ne suis plus tout à fait celle qu’ils ont connue. Et eux… ils ne savent pas quoi faire de cette version là de moi.
Alors ils espacent leur visite, les invitations deviennent rares, ils me manquent…terriblement…
Ce n’est pas de la méchanceté. C’est de la gêne. De la peur, peut-être. Ils ne veulent pas me rappeler ce que je ne suis plus. Ils ne savent pas comment me parler sans risquer de me perdre au milieu d’une phrase.
Et moi, je les laisse faire.
Parce que oui… je m’ennuie moi-même, parfois. Je me répète. Je décroche. Je vois bien leurs yeux qui cherchent une sortie douce de la conversation.
Alors je souris encore. Je fais comme si je n’avais rien remarqué.
Et puis un jour, on pose un nom.
Maladie à corps de Lewy.
Quel drôle de nom, vraiment! Presque élégant. Comme si ça pouvait adoucir ce que ça fait. Comme si ça suffisait d’effacer mes souvenirs.
Mais non.
Ce n’est pas assez.
Alors on ajoute autre chose.
Les hallucinations..
Je suis là, et puis soudain… je ne suis plus là.
J’ai vingt ans.
Je suis chez mes parents. La lumière est différente, plus chaude, plus ancienne. J’attends. Ils sont en retard. Ça ne leur ressemble pas. L’inquiétude monte, mais elle est normale, elle a du sens.
Et puis il y a cet homme.
Un inconnu.
Debout dans le salon. Chez nous.
Il parle comme s’il savait quelque chose. Il dit qu’ils ne viendront pas ce soir.
Mais qu’est-ce qu’il en sait ?
Qui est-il pour dire ça ?
Pourquoi est-il là ?
La colère monte vite, plus vite que la réflexion. Mon cœur bat comme s’il y avait un vrai danger. Parce que pour moi, il y en a un.
“Partez !!”
Ma voix est plus dure que je ne l’aurais cru.
“Vous devez partir! Tout de suite! Mon père ne sera pas content de vous voir ici!”
Je me tiens droite, je le fixe. J’essaie d’avoir l’air sûre de moi. Comme si j’étais encore quelqu’un qui contrôle la situation.
Mais derrière cette colère… il y a la peur.
Quelque chose ne colle pas.
Une fissure invisible.
Et cet homme insiste. Il essaie de me parler comme à quelqu’un qu’il connaît. Comme si c’était moi qui me trompais.
C’est insupportable.
Parce qu’au fond… une toute petite partie de moi hésite.
Une seconde à peine.
Et si… ?
Non.
Je m’accroche.
À mes vingt ans. À mes parents. À cette version du monde qui tient encore debout.
Parce que si je lâche ça aussi…
Alors il ne restera plus rien de sûr.
“Je vais appeler ta fille.”
Ma fille ?
Le mot reste suspendu, comme s’il ne trouvait nulle part où se poser.
Je n’ai pas d’enfants. Je le saurais. Ça ne s’oublie pas, ça. Ce sont des choses qui restent, gravées plus profondément que tout le reste. Alors je secoue la tête, agacée, presque vexée.
“Je n’ai jamais été mariée ! Vous vous trompez !”
Mais il insiste. Il appelle quand même.
Et puis il y a cette voix.
Au téléphone.
Quelque chose en moi se calme avant même de comprendre pourquoi. Elle parle doucement. Elle ne me contredit pas frontalement. Elle contourne, elle rassure.
“Ne t’inquiète pas… je vais venir.”
Sa voix a une chaleur étrange. Comme un souvenir sans image. Je ne sais pas qui elle est, mais je sais, sans savoir comment, que je peux m’y accrocher un instant.
“Tu peux aller te coucher. Tu ne risques rien.”
Je ne sais pas pourquoi je la crois… Mais je la crois.
Alors j’obéis, presque. Comme une enfant fatiguée qui accepte enfin de fermer les yeux. La peur recule un peu.
Et puis elle vient.
Plusieurs fois par semaine.
Cette dame.
Elle m’apporte des magazines, on les feuillette sans vraiment les lire, on regarde des albums photos, je reconnais mes parents bien sûr ! Les autres je ne sais pas trop… On sort marcher, une sensation de déjà fait, la marche ça donne l’impression que l’on continue à avancer, même si la fatigue se fait sentir je ne veux pas que ça s’arrête.
On prend le thé, un bout de gâteau qu’elle a apporté
L’odeur me traverse avant même que je réfléchisse. Quelque chose de très ancien. Très précis. Ça me serre le cœur sans prévenir.
“C’est drôle… c’est le même que fait ma mère.”
Elle sourit. Pas surprise.
Comment sait-elle ?
Je ne pose pas vraiment la question. Ou peut-être que si, mais elle reste en suspens, comme beaucoup de choses maintenant.
Je l’observe parfois, discrètement.
Elle me regarde comme si j’étais importante. Comme si j’étais encore entière. Comme si rien n’était perdu.
C’est étrange, cette façon qu’elle a de me connaître sans m’expliquer.
Je lui ai dit, l’autre jour :
“Je vous trouve gentille.”
Les mots sont sortis simplement. Sans arrière-pensée. Comme une évidence.
Oui.
Une gentille dame.
Je ne sais pas qui elle est pour moi.
Mais elle est là…
Ce soir encore, ils sont en retard.
La lumière baisse trop vite. Ce n’est plus tout à fait le jour, pas encore la nuit, cet entre-deux où tout devient incertain. Je fais les cent pas. J’ouvre la porte, je regarde au loin, je tends l’oreille.
Rien.
Je rentre. Je ressors.
Ils devraient déjà être là.
L’inquiétude s’installe, tenace. Elle tourne en boucle, comme une pensée qui ne trouve pas d’issue.
Et cet homme… toujours là. Fatigué, lui aussi. Il ne discute presque plus. Il me regarde m’agiter sans essayer de me retenir. Comme s’il attendait que quelque chose passe.
Mais quoi ?
Je ressors encore.
Et ce chien… toujours dans mes jambes!
Il me suit de près, trop près. Je sens sa présence sans toujours le voir. Il est plus grand que “Mestu”. Plus massif. Pas le nôtre. Pas possible.
Et pourtant…
Il me regarde comme s’il me connaissait.
“Pousse-toi ! tu vas me faire tomber !”
Je fais un pas de côté.
Et tout bascule.
La chute est brutale. Le sol arrive trop vite. Un choc sec, une douleur vive qui remonte dans la jambe. L’air se coupe un instant.
Je reste là.
Impossible de me relever.
J’essaie. Une fois. Deux fois. La douleur me cloue. Ma jambe refuse. Mon corps ne répond plus comme avant.
Et mes parents… toujours pas rentrés…
La nuit est presque installée maintenant.
Le froid commence à passer à travers mes vêtements. Il s’infiltre doucement, sans demander la permission. L’angoisse monte, plus forte, plus serrée.
Je suis seule.
Seule au sol.
Alors l’homme approche, affolé, agacé, pourquoi es-tu sortie ?
Je le laisse faire cette fois. Je n’ai plus la force de protester. Il essaie de m’aider, mais ça ne suffit pas, c’est plus grave qu’il ne pensait.
Alors il appelle.
Les lumières arrivent. Les voix. Trop de voix. Trop vite.
Les pompiers.
On me parle, on me pose des questions. Je réponds comme je peux, ou je ne réponds pas. On me soulève. La douleur revient, tranchante. Je grimace, peut-être que je crie, je ne sais plus.
L’hôpital.
Blanc. Bruit. Attente. Les premiers soins
On m’observe. On décide.
On ne me gardera pas.
Je le sens. Pas dans les mots précis, mais dans les regards. Dans cette façon de faire vite. De passer à autre chose. Je dérange un peu. Pas volontairement. Mais je dérange quand même.
Les gens comme moi… on ne sait pas trop où nous mettre.
On complique.
On ralentit.
On perturbe.
Alors on organise autre chose.
Une ambulance encore.
“Vous serez bien.”
Peut-être.
Le mot flotte sans vraiment me toucher.
Je suis fatiguée.
Trop fatiguée pour avoir peur comme avant.
Je laisse faire.
Je regarde les choses se décider autour de moi, comme si ça concernait quelqu’un d’autre.
Peut-être que ce sera bien.
Peut-être pas.
Ça m’est égal… ou presque.
Il reste juste une sensation.
Un fil très fin.
Celui d’avoir été quelqu’un, quelque part.
Et de ne plus savoir exactement où ça s’est perdu.
L’homme vient tous les jours.
Il s’assoit. Il ne fait pas de bruit. Il lit, parfois. Ou bien il remplit des mots croisés avec une concentration tranquille, comme si le temps n’avait pas d’importance. Sa présence ne pèse pas.
Je m’y habitue.
La dame aussi revient. Toujours avec ses enfants. Ils apportent du mouvement, des voix plus légères. On regarde la télévision ensemble, même si je ne suis pas toujours ce qui s’y passe. Ce n’est pas grave. Les images bougent, les sons remplissent le silence.
Et puis il y a cet autre monsieur, il essaie d’être joyeux, de faire comme si tout allait bien…
Lui aussi a des enfants, je crois…
Ils viennent, ils repartent. Tous semblent reliés entre eux d’une façon que je ne comprends pas tout à fait. Comme un réseau invisible dont je fais partie sans en saisir les contours.
Moi, je reste au milieu.
Je mange peu.
L’appétit s’est éloigné, comme beaucoup de choses. Les repas n’ont plus vraiment de goût… sauf quand la dame apporte quelque chose de familier.
Des crêpes.
Un gâteau.
Alors là, quelque chose se réveille.
Une sensation douce, ancienne, presque intacte. Pas un souvenir précis, non. Plutôt une impression. Une chaleur. Comme si, pendant quelques secondes, tout se remettait à la bonne place.
Je reconnais sans pouvoir expliquer.
Et ça me rassure.
Je prends une bouchée, lentement. Je ferme parfois les yeux. Pas pour réfléchir, juste pour rester dans cette sensation là un peu plus longtemps.
“C’est bon,” je dis.
Et ça veut dire plus que ça.
Ça veut dire : je me sens encore chez moi, quelque part.
Même si je ne sais plus exactement où.
Autour de moi, ils parlent, ils vivent, ils continuent.
Moi, je m’accroche à ces petites choses.
Un goût.
Une voix.
Une présence calme.
Ce n’est pas grand-chose.
Mais c’est ce qui reste… Matin du 23 février on m’a ramené chez mes parents, ils ne sont pas là pour m’accueillir , encore au travail sans doute…
L’esprit m’avait quitté depuis un moment le corps a suivi brutalement, douloureusement cet après midi du 23 février.
Quelques semaines plus tard, j’ai rendu visite à cette « gentille » dame dans son rêve, en souriant, j’étais en paix et je l’ai reconnu…ma fille….
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1 Le tailleur de panama de John le Carré 1996

Bouleversant et douloureux…j’en ai eu les larmes aux yeux